[Naskia Viläme] Plus on creuse, plus on s'enfonce

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[Naskia Viläme] Plus on creuse, plus on s'enfonce

Message par Naskia Viläme le Sam 18 Oct - 19:44

Naskia se glissa derrière la paroi de pierre et dévala les marches grossièrement taillées dans le roc jusqu’au souterrain qu’elle enfila sans la moindre hésitation. Nul besoin de la lumière d’une torche pour elle, elle y voyait quasiment comme en plein jour. Au bout du boyau humide, elle prit le corridor de droite et accéléra le pas. Elle se repérait sans peine dans ce labyrinthe qu’elle connaissait depuis toujours. Arrivée à une salle plus grande, elle adressa un signe de la main à deux des siens en faction. Ils surveillaient les allées et venues, au cas où. Le Château devait rester le repaire secret des Réprouvés, pas question de laisser un quelconque intrus en approcher. Il lui restait encore pas mal de marche avant d’arriver à destination.

Silencieuse, concentrée, elle ne ralentit pas avant d’arriver à la deuxième salle. Là, elle choisit un étroit boyau aux murs suintants et se glissa jusqu’à l’une des ouvertures dans leur château. Enfin à la maison ! Elle respirait toujours mieux sous terre, s’y sentait comme un poisson dans l’eau… Ou comme un assassin dans l’ombre. Son habituel demi-sourire lui étira le coin des lèvres alors qu’elle débouchait dans l’immense cavité creusée de centaines de grottes plus ou moins spacieuses. Un vrai château de conte de fées à ses yeux. En passant par la grande cour commune, elle rafla une bouteille et de quoi fumer puis se dirigea vers ses « appartements ». Elle disposait depuis son premier contrat d’une grotte spacieuse pour elle seule, voisine de celle de Kelan.

Elle s’affala dans un fauteuil de cuir complètement défoncé et jeta ses pieds bottés sur la caisse qui servait de table basse. La bouteille dans une main, son poison à fumer dans l’autre, elle contempla en silence et froidement le paquet. Juste en face d’elle, sur une chaise bancale, la toile était là, encore enveloppée de l’étoffe crasseuse dont elle l’avait couverte pour le trajet. C‘était fait, elle avait trouvé une réponse à ses questions. Et contrairement à ce qu’elle avait toujours cru, elle n’en était pas le moins du monde soulagée. Au contraire, un étrange malaise lui creusait un nouveau vide à l’intérieur. Juste à côté des trop nombreux creux qu’elle était incapable de combler.

Kelan aurait été furieux s’il avait su qu’elle avait été fouiner jusqu’à manquer se faire prendre à plusieurs reprises. Elle ne pouvait tout simplement pas laisser tomber. Et maintenant, elle avait trouvé. Elle se redressa soudain et arracha le tissu d’un geste brusque avant de se renfoncer dans son fauteuil pour contempler le délicat portrait de famille peint sur la toile. Nouvelle gorgée, nouvelle bouffée, elle toussa. La douleur se rappela alors à elle et elle baissa les yeux vers son flanc avec un soupir de lassitude. Elle avait réussi à oublier qu’elle avait été touchée. Pour ce qu’elle en avait à faire.

Elle se leva pourtant, posa la bouteille et recouvrit le tableau de son étoffe. Sa feuille fumante aux lèvres, elle tira à demi le rideau qui masquait l’entrée de sa piaule et entreprit de défaire les multiples brides et boucles de son haut. Elle en écarta les pans avec un petit tressaillement puis les manches glissèrent le long de ses bras et elle ne fut plus vêtue que de l’espèce de demi corset de cuir qui maintenait sa poitrine en place. Comme si c’était vraiment utile songea-t-elle avec ironie en approchant de l’éclat de miroir qui trônait sur un meuble éraflé appuyé à l’une des parois.

Merde, ce connard ne l’avait pas loupée réalisa-t-elle avec une grimace à la vue de la balafre qui courait sur son flanc. Elle souffla une épaisse et odorante fumée qui lui tourna brièvement la tête puis entreprit de nettoyer la plaie à l’eau d’abord, puis à l’alcool. Son souffle seul brisait le silence, elle savait résister à la douleur. Le silence… Il aurait du l’alerter depuis longtemps. Il y avait toujours du bruit et de la vie au Château. Vive comme l’éclair, elle se retourna, une lame à la main, prête à la lancer sur l’intrus, mais se figea aussitôt. Merde. Triple merde. Kelan.

Comme toujours son cœur fit un triple salto arrière dans sa poitrine à sa vue et pourtant rien ne trahit son émotion. Elle était pétrifiée. L’étoffe à la main, son chef et mentor contemplait le tableau qu’elle avait rapporté sans que rien ne transparaisse de ses pensées sur son visage taillé à la serpe. L’aiguille et le fil à la main, enveloppée par la fumée qui s’enroulait autour d’elle comme des lianes, elle voulut dire quelque chose mais s’en trouva incapable. Son esprit s’était vidé d’un coup.

- Tu les as tués ?

- Non !


Sa question avait été si froide et pourtant elle avait suffi à lui remettre les pieds sur terre. Sa réponse avait fusé si vite et avec tant de conviction que Kelan ne douta pas de son honnêteté. De toute façon, Naskia ne lui mentait pas. Pas à lui. Du moins, elle ne l’avait encore jamais fait.

Songeur, il se détourna de l’image peinte et approcha de sa protégée pour examiner la blessure qu’elle était sur le point de recoudre elle-même. Sans la moindre douceur, il en sonda la profondeur, vérifia les bords, l’arrière, si le tout était sain et bien propre, puis lui fit signe de continuer ce qu’elle s’apprêtait à faire. Elle n’avait pas bronché pendant son examen mais une certaine rougeur s’était répandue sur son front où la sueur avait perlé. Il lui avait fait mal, c’était certain, mais d’ordinaire elle n’en rougissait pas. Ignorant ce que ça signifiait, il retourna prendre place dans le fauteuil qu’elle avait abandonné et la regarda passer l’aiguille dans ses chairs à vif pour former des points serrés et solides. Elle était devenue adroite avec le temps. Très habile même.

Il observa les cicatrices qui couturaient son corps juvénile, comptant les anciennes, en remarquant de nouvelles qui lui étaient inconnues, puis s’attarda un moment sur les tatouages de son dos alors qu’elle se retournait pour chercher un autre vêtement à enfiler. Elle ne semblait pas pressée de revenir lui faire face. Elle savait très bien qu’ils allaient avoir une conversation peu plaisante. Il aurait préféré s’en passer lui aussi mais il ne pouvait tout simplement pas la laisser agir comme elle le faisait. Aujourd’hui la blessure était bénigne mais un jour elle ne s’en relèverait sans doute pas. Et la culpabilité le tuerait, lui.

- J’aurais du t’amener à l’orphelinat ce jour-là, grogna-t-il, mécontent de lui-même comme d’elle.

- Non !

Elle s’était tournée vers lui cette fois, manifestement blessée par ce qu’il venait de lui dire. Avec lui, elle laissait parfois encore la porte entrouverte, lui laissant voir les émotions défiler sur son visage pâle. Avec lui, elle ne se cachait pas tout le temps. Mais de plus en plus. Il était en train de la perdre. Et pourtant… En trois enjambées, elle fut auprès de lui et se laissa glisser par terre pour poser la tête sur ses genoux, ainsi qu’elle le faisait depuis l’enfance.

- Ne dis pas ça, s’il te plaît. Je ne recommencerai plus, je te le promets.

Il caressa ses cheveux encore tressés puis s’attarda à suivre des doigts la courbe du tatouage au motif végétal qui couvrait son épaule. Il la repoussa finalement en douceur pour se lever.

- C’est la première et dernière fois, Naskia. Une autre incartade de ce genre et je te remplace par quelqu’un qui saura obéir.

Restée à terre au pied du fauteuil, elle le contempla sans paraître comprendre puis se remit debout, brusquement terrifiée à l’idée d’être éloignée de lui.

- Je t’en prie, Kelan... J’ai toujours respecté nos lois.

Si seulement sa voix n’avait pas été aussi suppliante, si elle avait semblé moins vulnérable. Contre toute attente, c’est cette faiblesse apparente qui donna à Kelan le choc salutaire nécessaire pour poursuivre sans une once d’indulgence.

- Tu t’es mise en danger. Tu nous as tous mis en danger !

Sa voix avait enflé, résonnant contre les parois de pierre et il savait qu’il avait du être entendu au-delà du rideau qui les séparait de la salle commune mais qu’importe. Il fallait qu’elle retienne la leçon.

Devant la dureté de cet homme pour qui elle aurait tout sacrifié jusqu’à sa vie et sachant pertinemment qu’il ne servait à rien de faire une scène ou de s’opposer à lui, l’assassin baissa la tête humblement.

- Je te demande pardon, Kelan. Je ne le ferai plus, tu as ma parole.

Kelan hocha la tête et se sentit soudain fatigué. Il se sentait parfois si vieux face à elle. Comment avait-il pu l’embarquer dans leur vie de misère et de noirceur ? Il s’en voudrait jusqu’à la fin de ses jours. Il la regarda encore mais elle ne bougea pas, gardant son attitude soumise qui lui disait assez qu’elle était sincère en lui donnant sa parole. Il se détourna finalement pour quitter sa caverne. Sur le seuil pourtant, la main sur le rideau, il lui lança quelques mots par dessus son épaule.

- Va payer ton écot à l’Éminence et confesser ta faute. Ils décideront eux-mêmes si tu dois être punie ou pas. Comme c’est la première fois, ils devraient être indulgents.

- Merci, murmura-t-elle sans lever les yeux vers lui.

Dévastée, elle ne se remit à bouger que de longues minutes après le départ de Kelan. Elle récupéra alors le haut propre qu’elle avait sorti ainsi qu’une grosse bourse de cuir et sortit faire ce qui lui avait été ordonné. Sur son visage, l’habituel sourire en coin plein d’arrogance avait laissé place à une expression plus renfermée et sombre que jamais. Malheur à qui oserait la chercher ce soir.
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Naskia Viläme
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